Rétro : Le “build-up”, la garantie d’un WrestleMania sur de bons rails

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Ça y est, le week-end que tous les fans de catch attendent, vivent de près ou observent de loin, est sur le point de débuter. Avec lui, le joyau des festivités, WrestleMania 32 (enfin officiellement, juste WrestleMania, édition 2016, 32ème du nom) arrive ce dimanche. Sans doute l’événement qui pourrait rendre mort d’impatience même le plus frileux et cynique des fans de catch. Et pourtant, cette année, cette “hype” n’est pas vraiment au rendez-vous. Après une “Road To WrestleMania” passionnément tumultueuse en 2014, concentrée mais controversée en 2015, la WWE nous en a servit une sablonneuse et dispersée en 2016. Du bas au sommet de la carte, chaque match est doté d’un “build-up” à trou, voire inexistant, tout au plus d’une construction en dents de scie. Un sentiment ressenti particulièrement autour du “Main-Event-pas-Main-Event” opposant le champion du Monde semi-actif Triple H au chouchou indiscutable de Vince McMahon, Roman Reigns.

“Build-up” : quelle utilité et dans quel but ?

Reigns vs Triple H_WM 32

C’est le combat qui sera principalement responsable du succès (ou pas) à venir de WrestleMania 32, et qui n’aura été aidé ni d’un point de vue créatif ni du côté de la réception du public. Car quoi qu’il en soit, cette minorité très vocale, qui hue sans cesse le jeune samoan, fait tout de même partie du produit TV présenté par la WWE, le seul objet narratif vivant, organiquement lié et directement influencé par son public (vous ne trouverez pas de réactions naturelles de spectateurs, dépeignant en arrière-plan leur ressenti général à une histoire racontée, dans Batman v. Superman : Dawn of Justice, par exemple). Autrement dit, au niveau de ce qui est présenté, même si les dites réactions sont involontaires et incontrôlables (en direct en tout cas, tant on connaît la passion de Kevin Dunn pour le re-editing audio des shows enregistrés ou rediffusés), le téléspectateur voit quand même le présumé “top-face” se faire rejeter comme un mal propre, par un public dont il pourrait faire partie. En conséquence, tout cela l’empêche d’adhérer correctement au programme et à la “storyline” décrite, donc de soutenir ce héros proposé (de surcroît quand les angles créatifs offerts ne sont pas suffisants pour le convaincre, malgré tout, du contraire), et ipso facto de le transformer en ce “babyface” star aux yeux des masses silencieuses, principales consommatrices.

C’est en globalité ce qui s’est passé durant ce supposé “build-up” (même avant cette “WrestleMania season”, preuve que la WWE n’a pas réussi à corriger le problème, au moment le plus crucial de l’année), laissant personne de réellement investi par une histoire concrète et intéressante, mené par un “build-up” préparé sur mesure pour vendre au mieux le Main-Event du plus gros show de l’année ! Car voici ce qui devrait donner sa vraie saveur au match le plus important du “Show of Shows”, et octroyer substance à sa signification et l’anticipation montrée par les fans-clients.

Mais dans ce cas, en supposant qu’un bon “build-up” est la solution qui aurait dû être apporté à ce phénomène perturbant, qu’est-ce qu’un “build-up” ? Dans le jargon scénaristique, il désigne les étapes de narration créative utilisées pour justifier le “set-up”, point initial d’une “storyline” (mettant en place le match à venir entre deux ou plusieurs talents, ou du moins l’opposition centrale, dont elle sera le sujet), et provoquer un “pay-off” satisfaisant, en adéquation avec le “booking” du match promis. C’est la façon, retranscrit sous une forme “kayfabe” souvent aux travers d’un produit télévisuel plus accessible, qu’un promoteur utilise pour inciter un maximum de clients à acheter et consommer le show payant ou Pay-Per-View dont ce match serait l’affiche. En outre, un “build-up” rondement mené, cohérent et logique, permet de faire des protagonistes choisis des stars, suffisamment pour que le fan ou téléspectateur puisse s’y identifier, et de fait est envie de suivre à tout prix leurs aventures. En conclusion, c’est souvent de la qualité du “build-up” que repose l’anticipation d’un match-affiche, donc le taux de succès de l’événement qu’il compose.

Hogan-Savage

A bonne écriture et bonne planification, succès payant à l’arrivée

En 1988, en prévision d’une saga de deux WrestleManias à (presque) Trump Plaza, Vince McMahon avait ainsi décidé de s’embarquer dans un long et progressif “build-up” opposant ce qu’il jugeait comme ses deux catcheurs les plus populaires du moment : Hulk Hogan et ‘Macho Man’ Randy Savage. Suite à la réussite tonitruante de WrestleMania III, la WWF avait envisagé de continuer la rivalité opposant Hogan et André Le Géant, en y ajoutant progressivement le “top-heel” et prochain adversaire initial d’Hogan, ‘Million Dollar Man’ Ted DiBiase. (Ce plan initial réussira notamment à attirer 33 millions de téléspectateurs américains sur NBC, pour Hogan vs. André II dans The Main-Event, 3 fois plus que le RAW le plus regardé de l’Histoire.) Modifiant le programme aux horizons du grand tournoi de WrestleMania IV, c’est finalement l’excellent ex-champion Inter-Continental qui devint alors le deuxième protagoniste principal d’une rivalité qui avait fait de WrestleMania V, un record commercial pendant 10 ans. La “storyline” ? Bourreau héroïque de l’homme le plus détesté du roster, le nouveau champion Savage était devenu le meilleur allié du ‘Hulkster’, formant avec lui et sa belle Miss Elizabeth, les invincibles Mega-Powers. Bouffé par la paranoïa et d’une jalousie irraisonnée, Randy s’était retourné contre Hogan, provoquant leur inévitable collision à WrestleMania. Le “build-up” ? Après l’apogée de leur alliance à SummerSlam 1988 (premier du nom) face aux “super-vilains” DiBiase et André, l’invincible duo avait commencé sa lente dissolution suivant les Survivor Series 1988, la jalousie de Savage bouillonnant progressivement jusqu’à éclatée, brûlante, au lendemain du Royal Rumble 1989 et de son élimination accidentelle par Hulk Hogan. Le résultat ? 767 000 fans avaient commandés le “pay-off” de ‘Mania V, en Pay-Per-View, du jamais vu aux prémices de système économique révolutionnaire.

Batista vs. Triple H

D’autres exemples de cette pratique, certes de longue haleine, mais fructueuse, sont bien connus des annales de la WWE. Constatant l’échec du “face-turn” du jeune Randy Orton, Vince McMahon (bien convaincu par un Triple H encore très politicard) avait lancé en 2004 le “build-up” vers Batista vs. Triple H en Main-Event de WrestleMania 21, l’année suivante. Un combat opposant le champion tyrannique et implacable leader d’Evolution, au garde-du-corps loyal, prenant les armes pour contrecarrer sa propre injustice à venir (et curieusement, un catcheur encore assez semblable à ce cher Roman Reigns, à l’époque). De quoi faire de ce duel une belle réussite, préparée à l’avance comme il faut : le segment phare, illustrant la défection brutale et finale de Batista, avait attiré entre 7 et 8 millions de téléspectateurs (contre tout juste 6 millions pour RAW 1000, le record de ces dernières années, en comparaison) et WrestleMania 21 avait séduit 1 090 000 acheteurs internationaux. Plus récemment, avant l’entrée dans la Network Era démarrée à l’approche de WrestleMania xXx, le “build-up”, quoi que plus sporadique, vers John Cena vs. The Rock I avait illustré tout autant les bienfaits d’une telle méthode. Officialisé un an à l’avance des retombées de WrestleMania 27 et de la rivalité naissante entre les deux mégastars (l’une de la WWE moderne, l’autre de l’Attitude Era et, plus particulièrement, de la culture mainstream hollywoodienne actuelle), le “Match Only Once In A Lifetime” avait garantie un record de 1 258 000 ventes de PPVs à WrestleMania 28.

Qu’il soit sur 12 mois, 6 mois ou seulement 3, l’alliance des stars adéquates et d’un bon “build-up” a toujours été l’assurance d’un succès financier et culturel (du moins, au sein du monde du catch) phénoménal pour chaque WrestleMania qui en a profité. Mais pour constituer cette recette gagnante, il est nécessaire d’avoir en main aussi bien des talents assez doués pour le job, qu’une direction créative déterminée, cohérente, planifiée et efficace d’un point de vue narratif. Deux paramètres complètement absents de cette “Road To WrestleMania” 2016 – d’une part, à cause de cette “Injury Curse” à laquelle la WWE fait face actuellement, et d’autre part, du fait du manque cruelle d’inventivité, d’innovation et de modernité créative dont fait preuve Vince McMahon et ses scénaristes depuis des mois. Néanmoins, rassurez-vous “WWE Universe”, WrestleMania devrait survivre sur son simple prestige et sa réputation … mais encore pour combien de temps ?