Le coût de la masculinité : virilité toxique et culte de l'argent

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Le coût de la masculinité : virilité toxique et culte de l'argent

95,2 milliards d'euros. C'est le montant que Lucile Peytavin, historienne membre du Laboratoire de l'égalité, attribue chaque année au coût de la violence masculine sur la société française, dans son essai Le coût de la virilité paru aux Éditions Anne Carrière. Ce chiffre n'est pas symbolique. Il est documenté, chiffré poste par poste, et il devrait provoquer un électrochoc dans le débat public.

Derrière ce coût collectif massif se cache une réalité qu'on n'analyse pas assez : la masculinité hégémonique a un prix concret, économique, mesurable. Elle ne se contente pas d'organiser des rapports de pouvoir symboliques. Elle pèse sur les budgets de l'État, sur les femmes et les enfants, sur les hommes eux-mêmes. Et pendant ce temps, une industrie prospère — celle du culte de la virilité — monétise cette domination, structure des réseaux d'influence et organise un vrai économie de la radicalisation masculine.

Ce texte analyse quatre réalités imbriquées — le poids budgétaire des comportements masculins, l'usage stratégique de l'argent comme outil de contrôle, l'économie des cercles masculinistes, et la dimension fiscale de ce phénomène transnational. Autant de facettes d'un même système que l'on a trop longtemps refusé de nommer.

Le prix de la virilité : quand les comportements masculins pèsent sur la société

Des chiffres qui parlent d'eux-mêmes

Commençons par la Justice. Les comportements masculins mobilisent chaque année 7 milliards d'euros sur un budget total de 9 milliards d'euros alloués à ce ministère. Ce n'est pas une approximation : c'est le reflet direct d'une surreprésentation masculine dans tous les registres de la délinquance et de la criminalité.

Les hommes représentent 83 % des 2 millions d'auteurs d'infractions pénales traitées annuellement par les parquets. Ils constituent 90 % des personnes condamnées, 86 % des mis en cause pour meurtre, 99 % des auteurs de viols. Sur les routes, 8 accidents mortels sur 10 sont causés par des hommes — ce qui a conduit certains observateurs à suggérer que la lettre "A" sur les plaques d'immatriculation des jeunes conducteurs devrait logiquement être remplacée par un "H". Et 96,3 % de la population carcérale est masculine.

Pour comparer : dans le monde entier, le taux d'incarcération des femmes oscille entre 3 et 20 %, le taux le plus élevé étant relevé à Hong Kong. La population carcérale française a plus que doublé depuis 1980, passant de 36 000 à 84 000 détenus aujourd'hui. Les dépenses pour l'administration pénitentiaire atteignent 3,75 milliards d'euros annuels — pour un système où moins de 4 % des détenus sont des femmes. Construire une chambre pénitentiaire coûte entre 150 000 et 190 000 euros. Une année d'emprisonnement revient à 34 000 euros par personne. Et une vie humaine perdue dans un acte violent représente, selon les estimations sociales, 3,241 millions d'euros de coût pour la collectivité. Un blessé hospitalisé plus de 24 heures — 405 180 euros.

Ces chiffres ne sont pas des abstractions. Ils traduisent des choix, des comportements, des modèles de socialisation masculine que la société finance sans jamais vraiment nommer ce qu'elle finance.

Un coût qui dépasse la justice

La santé raconte la même histoire. Le coût de la virilité dans les services de santé est estimé à 2,3 milliards d'euros par an. Le taux de mortalité prématurée masculine — avant 65 ans — est 2,1 fois plus élevé que celui des femmes. Et le taux de mortalité prématurée évitable, celle causée par des comportements à risque délibérés, est 3,3 fois plus significatif chez les hommes. L'écart d'espérance de vie entre hommes et femmes en France atteint six ans.

Le suicide ? Les hommes se suicident 3 à 4 fois plus que les femmes. Les risques sont encore aggravés chez les jeunes homosexuels, les hommes transsexuels et les hommes âgés — des populations que les idéaux de virilité traditionnelle marginalisent doublement.

Lucile Peytavin formule le paradoxe avec une clarté décapante — si les hommes se comportaient comme les femmes, l'argent économisé par l'État permettrait de financer quasi intégralement, en une seule année, le plan de relance économique de 100 milliards d'euros annoncé par le gouvernement. Franchement, quand on pose ça noir sur blanc, difficile de continuer à traiter la question comme un sujet secondaire.

Ce que ces données révèlent, c'est un paradoxe central : les comportements associés à la masculinité hégémonique coûtent d'abord aux hommes eux-mêmes, avant de peser collectivement sur la société. La virilité telle qu'elle se construit — dans la prise de risque, la rétention émotionnelle, la compétition à tout prix — n'est pas un privilège gratuit. Elle a un coût humain, sanitaire et budgétaire que personne ne calcule vraiment, parce qu'on a longtemps fait comme si c'était normal.

Les comportements à risque, les violences, la surmortalité prématurée : autant de marqueurs d'une identité masculine construite sur des normes qui broient ceux qui les portent autant que ceux qui les subissent. C'est le cœur du problème, et c'est là que l'économie du genre devient inséparable de la question de santé publique.

L'argent comme instrument de domination : financement d'un système de contrôle

Contraindre économiquement les femmes et les enfants

Dans les milieux masculinistes radicaux, l'argent n'est pas seulement un marqueur de virilité ou un signe de réussite sociale. Il est un outil de terreur économique, utilisé pour maintenir une emprise sur les femmes et les enfants. Le cas Andrew Tate en est l'illustration la plus visible.

Sa "War Room" est abordable moyennant 8 000 dollars. Il y propose des cours intitulés PhD (Pimping Hoes Degree), un modèle économique reposant explicitement sur la manipulation et la coercition de femmes — les amener à travailler comme camgirls, puis leur soutirer leurs gains. Andrew Tate est actuellement poursuivi en Roumanie pour traite des êtres humains, viol y compris sur mineurs. Ce n'est pas de la provocation calculée pour faire le buzz. C'est un système structuré d'exploitation financière des femmes, vendu comme une formation à la réussite masculine.

En France, Jean-Marie Corda s'inscrit dans cette même logique. Le rapport 2021 de la MIVILUDES (Mission interministérielle de vigilance et de lutte contre les dérives sectaires) le décrit comme promouvant un mode de vie nomade capitaliste dans des paradis fiscaux, tout en faisant l'apologie du proxénétisme. Il se revendique membre de la War Room d'Andrew Tate. Il a mis en ligne un tutoriel intitulé Comment étrangler sa copine et développe un programme nommé Domination By Love (DBL). Dans le cadre d'une activité de vente multiniveau, il encourage les jeunes hommes à "gérer des camgirls" pour gagner de l'argent rapidement. Ce n'est pas de la masculinité épanouie : c'est du proxénétisme idéologiquement emballé.

Ce qui me frappe, c'est la sophistication du modèle économique. Ces individus ne vendent pas seulement une idéologie. Ils vendent un système de domination clé en main, avec formation, communauté et monétisation intégrées. La virilité devient une franchise.

Soustraire les ressources aux plus vulnérables

L'emprise économique ne s'arrête pas à l'exploitation directe des femmes. Elle se déploie aussi dans les séparations conjugales, avec une sophistication juridique redoutable. L'association SVP Papa — aujourd'hui défunte — conseillait aux pères séparés de quitter leur emploi salarié pour minorer artificiellement leurs revenus, et de créer des SASU afin d'échapper aux mécanismes automatiques de recouvrement des pensions alimentaires. Priver ses enfants de ressources comme acte de résistance masculine — le cynisme est total.

Des avocats participent à cet écosystème en conseillant des stratégies de dissimulation d'actifs, notamment via la cryptomonnaie, précisément parce qu'elle échappe aux circuits de traçabilité classiques. Ce phénomène porte un nom : le lawfare, l'usage du droit comme arme contre les femmes et les enfants vulnérables.

L'association SOS Papa mobilise des fonds dans ce même registre de victimisation masculine, présentant les pères contraints de payer des pensions comme les véritables opprimés du système judiciaire. Derrière le discours de défense des droits des pères, c'est bien une stratégie de maintien du contrôle économique sur les femmes et les enfants qui s'organise.

La promotion des pseudo-théories de "l'aliénation parentale" ou des "faux souvenirs induits" — largement discréditées dans les milieux scientifiques — s'inscrit dans ce mécanisme. Ces outils servent à affaiblir les témoignages des mères et à minorer les violences subies par les enfants lors des procédures judiciaires. Des groupes masculinistes cherchent activement à réorienter les fonds publics habituellement alloués à la lutte contre les violences faites aux femmes vers ces dispositifs idéologiques. La bataille est aussi budgétaire.

L'industrie de la masculinité : radicalisation, réseaux et économie des boys clubs

Une offre commerciale au service de la radicalisation

L'industrie des produits et services destinés à "viriliser" les hommes est en plein essor. Livres, stages, coachings, retraites exclusives, produits dérivés et merchandising : tout est commercialisé sur la base de stéréotypes sexistes, avec une promesse centrale — résoudre le sentiment de déclassement masculin.

Ce qu'il faut comprendre, c'est que l'achat de ces produits constitue un point d'entrée dans des milieux de radicalisation. Le masculinisme fonctionne comme une palette d'offres idéologiques, chaque étape correspondant à une phase dans la vie d'hommes estimant que leurs intérêts sont lésés par une société qui progresse vers l'égalité. On commence par un livre sur la confiance en soi. On finit dans une War Room à 8 000 dollars.

Les applications payantes, les challenges comme le No Nut November de la communauté NoFap, les forums spécialisés permettent en parallèle l'extraction de données privées exploitées pour vendre d'autres services. La production de contenus outranciers est délibérée : elle attire les candidats à la radicalisation. Les collaborations et clashs organisés entre prédicateurs masculinistes servent à capter des parts de marché de l'attention et à monétiser des contenus violemment misogynes. Voici ce que ces réseaux vendent concrètement :

  • Des retraites fitness exclusivement masculines (Nicolas de Paoli à Bali, Keegan Smith au Monténégro via son entreprise Uncommon Success)
  • Des formations en ligne structurées autour du rejet de la société jugée hostile à la virilité
  • Des programmes de coaching en séduction présentés comme des techniques de "contournement du consentement"
  • Des cours de gestion financière alternative combinant évasion fiscale et idéologie masculine

Nicolas de Paoli explique s'être installé à Bali, en Indonésie, grâce à "l'absence de réglementations", qu'il présente comme un atout entrepreneurial. Son profil Instagram recommande des comptes comme celui de Tibo InShape et de Tristan Tate — frère et co-accusé d'Andrew Tate. La chaîne d'influence est parfaitement traçable.

Les boys clubs comme incubateurs économiques

La mouvance MGTOW — Men Going Their Own Way — pousse la logique jusqu'au séparatisme masculin. Les boys clubs qui en émergent sont des espaces où l'exclusion des femmes est une norme sociale explicitement codifiée et idéologiquement justifiée. Mais derrière le discours de liberté masculine se cache une fonction économique précise : maintenir les ressources financières, sociales et symboliques entre les mains des hommes.

Ces espaces fonctionnent comme des incubateurs de pratiques économiques genrées. La logique de soutien mutuel masculin vise à protéger ses membres des régulations sociales — notamment celles liées à l'égalité des sexes et aux responsabilités fiscales. C'est du séparatisme économique déguisé en émancipation.

Les podcasts produits dans des studios aménagés sur les lieux d'entraînement servent de vitrines médiatiques. Des prédicateurs masculinistes y produisent des contenus promotionnels en échange de séjours tous frais payés. La monétisation passe par des promotions croisées exploitant la publicité cachée sur Instagram et via des influenceurs. AlphaFox78, sur le réseau X, a partagé une publication de Nicolas de Paoli qui a atteint plus de 5 millions de vues. Cet influenceur a déjà été signalé pour avoir monnayé la diffusion de contenus pro-Kremlin. Les réseaux masculinistes et les réseaux de désinformation se croisent plus souvent qu'on ne le croit. Cette page visite d'ailleurs comment d'autres formes de liens masculins, plus saines, tentent de redéfinir ce que signifie être un homme aujourd'hui.

Les mouvements mythopoétiques des années 1980, inspirés par les textes de Robert Bly, ou les Promise Keepers des années 1990 — qui ont rassemblé entre 600 000 et 800 000 hommes à Washington en 1997 et compté 5 millions de participants en une décennie — représentaient des formes de réforme moins radicales. Ces hommes, blancs, hétérosexuels, de classes moyennes, âgés de 35 à 60 ans pour les mythopoétiques, cherchaient à réconcilier masculinité et émotions. Fondateur des Promise Keepers, Bill McCartney et le prédicateur Tony Evans défendaient la primauté masculine tout en insistant sur les responsabilités conjugales et familiales des hommes. Ces mouvements restaient androcentristes, mais ils ne vendaient pas la domination comme produit commercial. La rupture avec les réseaux actuels est qualitative.

Évasion fiscale et masculinisme : quand la virilité devient un acte de rébellion normative

L'affranchissement fiscal comme idéologie masculine

Dans certains milieux masculinistes, payer ses impôts est devenu un acte de soumission. L'évasion fiscale y est présentée comme une rébellion contre une solidarité nationale jugée contraire aux intérêts masculins. C'est peut-être l'aspect le moins médiatisé de ce phénomène, et pourtant l'un des plus structurants.

Ramit Sethi, conférencier financier, prône une "diversification de la citoyenneté" — multiplier les nationalités pour échapper aux lois fiscales et aux normes sociales égalitaires. Cette commode est décrite comme un shopping de l'asile fiscal et idéologique. L'idée : se construire une identité masculine souveraine, au-dessus des obligations collectives. Franchement, c'est du séparatisme social habillé en optimisation patrimoniale.

Nicolas de Paoli incarne ce modèle à Bali. L'absence de réglementations indonésiennes est présentée comme une opportunité entrepreneuriale masculine. Sa rencontre avec un "life coach" masculiniste l'a conduit à pivoter d'un projet Airbnb vers une entreprise centrée sur la virilité et l'émancipation masculine. Le capitalisme nomade devient ainsi un mode de vie idéologique, pas seulement économique. Keegan Smith au Monténégro propose la même logique : "sortir de la société" pour se libérer des chaînes du "commun man". Ces retraites — à l'image de ce type de spectacle où la mise en scène de la force masculine attire des millions de spectateurs — vendent avant tout une performance identitaire.

La notion de homesteading — l'autarcie domestique — complète ce tableau. L'homme y est souverain, libéré des normes qui protègent les droits des plus faibles. La promotion de cryptomonnaies et de façons alternatives de financement s'inscrit dans cette mondialisation de l'influence masculiniste. Chaque bitcoin acheté peut aussi être une façon de se soustraire aux circuits de responsabilité collective.

Des outils juridiques et financiers insuffisants face à ces réseaux

Le Groupe d'action financière (GAFI), organisation mondiale de surveillance du blanchiment de capitaux et du financement du terrorisme, ne considère pas les milieux de radicalisation masculinistes comme des structures incitant à l'acte terroriste. C'est un angle mort majeur. Tant que cette classification n'évolue pas, les outils de démantèlement financier restent inapplicables à ces réseaux, malgré leur nature transnationale et leur capacité d'influence documentée.

Ces mouvances pratiquent par ailleurs le normfare — la subversion des normes pour affaiblir les dispositifs de protection des femmes et des enfants. Ils cherchent à influencer les décisions budgétaires, à réorienter des fonds publics, à former des magistrats à des théories discréditées. C'est une guerre de positions menée sur le terrain des institutions. Discret, méthodique, utile.

Plusieurs pistes méritent d'être prises au sérieux. Former les agents de Tracfin et du ministère des Finances à identifier ces flux financiers spécifiques. Engager des procédures judiciaires fondées sur la discrimination de genre des produits et services masculinistes. Développer une veille normative sur les pratiques économiques et le militantisme lawfare et normfare liés à ces réseaux. Et surtout, appliquer des stratégies analogues à celles utilisées contre le financement du terrorisme pour priver ces groupes de leurs ressources.

Priver ces structures de leur base économique, c'est attaquer leur pouvoir à la racine. Les idéologies se nourrissent de financements. Couper les flux, c'est affaiblir les leaders, désorganiser les réseaux, protéger les valeurs démocratiques et égalitaires. L'historienne Lucile Peytavin a chiffré ce que coûte la virilité toxique. Il serait temps que les institutions décident combien elles sont prêtes à investir pour la démanteler — avant que la prochaine génération de jeunes hommes n'en paye le prix à son tour.

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Cecile
L'auteur

Cecile

Cecile apporte la touche féminine du site, offrant un regard incisif et bienveillant sur les hommes et les relations contemporaines. Elle décortique comportements et tendances avec finesse pour aider lectrices et lecteurs à mieux comprendre les dynamiques entre les sexes.

Ses articles mêlent analyse, expérience et conseils pratiques, toujours écrits dans un style clair et engagé. Elle privilégie l'authenticité et le dialogue pour nourrir des échanges constructifs.

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