Rétro : Le “booker”, un maître du jeu indispensable toujours idolâtré ou conspué

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Il y a quelques jours, se rappelant ses premières années à l’ECW, le fondateur et actuel dirigeant d’EVOLVE, Gabe Sapolsky, annonçait l’organisation très exceptionnelle du tout-premier séminaire pour futurs bookers, scénaristes ou producteurs dans le milieu du catch. Une première (après l’ouverture minime des studios et modes de travail créatif de la TNA, lors de Bound For Glory 2015, sur une initiative du “lead booker” et frontman des Smashing Pumkins, Billy Corgan) qui franchit un nouveau pas vers cette “Reality Era”, dont certains ont déjà attribué le commencement, et cette évolution anti-conservatrice du “kayfabe”.

Aujourd’hui, que ce soit à la Chikara (précurseur du genre), à la fun PWG ou à l’énergique PROGRESS, nombreux sont les moments, voire matches entiers, de second degré sur le ring. Ces instants où un catcheur admet que l’action sur le ring n’est pas “sincère” ou “réelle” mais “jouée”, “interprétée”, et justement en joue. Qui plus est, à l’extérieur du ring, on ne compte plus le nombre de Botchamanias exposant les faiblesses hilarantes du catch “sérieux”, ou les podcasts révélateurs des “insiders” comme Dave Meltzer. Le tout agrémentant l’explosion d’Internet 2.0 et des réseaux sociaux, ayant permis ce “boom” discret du catch actuel, et formant petit à petit un “kayfabe” transformé par un nouveau paradigme. A se demander, alors que ce domaine s’ouvre doucement au monde extérieur, d’où vient ce rôle de “booker” si important, mais à l’avenir si ambigüe ?

“Je te respecte, tu sais … booker-man” – Brian Pillman

Brian Pillman WCW Loose Canon

C’est sur ses mots que c’était abruptement achevé le ‘I Respect You’ Strap Match (à la même modalité qu’un ‘I Quit’ Match), de WCW Superbrawl VI en février 1996, opposant l’occulte vétéran (et bien “lead booker” des programmes de la WCW à l’époque) Kevin Sullivan au bref membre des Four Horsemen et ‘Loose Canon’ émergent, Brian Pillman. Passé d’un Dolph Ziggler, lutteur agile et énergique, à un Tetsuya Naito, rebelle incontrôlable en quelques mois, il avait là-dessus dépassé les limites, exposant la réelle fonction administrative de son adversaire, combattant sur le ring. Cette brève et surprenante “exposition du business” avait été l’un des premiers “worked shoots” (ces scènes ou paroles, plus ou moins réelles, prévues et contrôlées, à l’instar de la “pipebomb” de CM Punk en 2011) de l’histoire du catch, et n’était ainsi connue à l’époque que de deux personnes – le dirigeant et employeur, Eric Bischoff, et l’acteur employé, Brian Pillman. Une idée inédite qui avait germée du cerveau malin du ‘Loose Canon’ : voulant rejoindre la WWF, Pillman avait imaginé ce concept pour provoquer son “faux” licenciement de la WCW, passer par l’ECW pour justifier son statut (fictif, donc, mais dont la majorité avait été pourtant convaincu) d’agent libre, afin d’obtenir (possédant la preuve papier de son, hypothétique, licenciement par Bischoff) un vrai contrat à la WWF. Un coup de poker pour un simple “mid-carder” qui voulait juste surfer sur l’effervescence des Monday Night Wars et profiter de ses avantages. Mais, plus encore, un coup de génie collatéral qui avait provoqué une première ouverture du sacro-saint “kayfabe”, une fissure exposant le “business” au monde extérieur – autrement dit aux fans et potentiels futurs fans.  

wwe story machine

Car le rôle de ce “booker-man”, dans l’univers “kayfabe” installé (qu’il soit narratif, attaché à un scénario ou à tout un produit TV, ou général, régissant les règles d’un milieu entier) est plus important que celui d’un simple scénariste, qui repose sur des paramètres constants (le genre et le thème d’histoire demandée, les acteurs, et les moyens pour la produire) pour établir une narration. Le “booker” est un vrai “maître du jeu” qui établit une trame narrative contrôlée mais toujours changeante : que ce soient avec les joueurs qui la composent (des personnages, aux “gimmicks” bien à eux que le “booker” doit comprendre, connaître et donc ne pas trahir, interprétés par des catcheurs, aux égos et personnalités variés), les aléas du réel qui pourraient l’impacter, ou les demandes des fans/clients. Plus qu’un programmateur et organisateur de matches, il est l’animateur secret (ou pas), le créateur et marionnettiste, du sport-spectacle vivant qu’est le catch – il est l’artiste qui donne vie et modélise le produit catch, présenté et consommé.

bill-watts

D’un arrangeur mafieux à un scénariste de “rope-opera”

Le “booker” est aussi ancien que n’importe quel composant du catch que l’on connaît aujourd’hui. Il est d’abord le preneur de paris dans les “fight clubs” de “catch-as-catch-can” britanniques, puis le Monsieur Loyal des combats burlesques des fêtes foraines et festivals américaines, à la fin du 19ème siècle. Dans les années 1900s, alors que le “pro-wrestling” se démocratise aux États-Unis, il n’est qu’un organisateur comme les autres. Puis, suivant la Grande Guerre, les grands changements apportés par le Gold Dust Trio (Ed ‘Strangler’ Lewis, Billy Sandow et Toots Mondt, mentor de Vince McMahon Sr.) mettent les bases du “kayfabe”: les lutteurs, devenant intermittents du spectacle, signent désormais des contrats ; les matches sont plus courts, comportent un temps limite, sont théâtralisés (naissent ainsi les tactiques des “heels”, les méchants, usées contre les gentils ou “babyfaces”, mais aussi les matches par équipe, etc) et surtout deviennent prédéterminés. Le “booker” devient alors magouilleur, politicard, arrangeur mafieux truquant ce que les spectateurs pensent être un vrai sport, qu’ils payent pour y assister. Ce véritable business secret – exposé tel un scandale par la presse américaine puis ranimé comme si de rien n’était par les débuts de la télévision et la formation de la National Wrestling Alliance – restera ainsi quasiment inchangé, jusque dans les années 1980s.

McMahon paper

C’est en effet, en plein cœur de l’Hulkamania, que le “kayfabe” commence à se modifier : pour permettre son projet d’expansion nationale, le jeune patron de la WWF, Vince McMahon Jr., lance un produit kitsch, cartoonesque et coloré, aux allures parfois même de soap-opera, qu’il nomme “sports-entertainment”. En 1989, il admet même à la Commission Athlétique du New-Jersey que la WWF ne présente sur le ring qu’une “chorégraphie athlétique“. Avec cette transformation progressive du “kayfabe” occidental (tant le catch japonais et le catch mexicain, très conservateurs et traditionnels chacun à leur manière, restent encore aujourd’hui accroché à sa forme ancestrale, secrète et sérieuse), suit celle de ses “bookers”. Alors que les grands patrons (entre autres, Vince McMahon, Eric Bischoff et Paul Heyman) se dévoilent plus ou moins à l’écran de leurs promotions respectives, ceux restant derrière les caméras inaugurent une nouvelle génération : dehors les vétérans et autres managers, et bienvenue aux scénaristes et écrivains comme Vince Russo et Ed Ferrara. Une nouvelle mouvance, en outre, poussée par l’accentuation de la présentation et de l’aspect télévisuel du catch, avec une implication grandissante de producteurs comme Kevin Dunn (déjà, l’un des instigateurs du “sports-entertainment” des années 1980s). Le début d’une ère créative faite de scribes “hollywoodiens” comme Vince McMahon en a à sa botte aujourd’hui (une vingtaine de ces scénaristes constitue l’équipe créative actuelle du main-roster, entièrement dirigée et chapeautée par le Chairman), ou comme ceux, innovants complètement avec Lucha Underground, le premier produit catch sous format série, assumé et revendiqué. Autrement dit, nous sommes aujourd’hui à la pointe d’une longue époque de transition et véritablement à l’aube d’un nouveau paradigme pour ce “kayfabe”, si secret et protégé par ses “bookers” il y a quelques années. Désormais, La question est de savoir qui se lancera avec succès dans ce “kayfabe” 2.0, et qui loupera le coche ?