L’Humeur Indépendante : Timothy Thatcher, l’incompris au talent extraterrestre

3

En ce moment, les fans de catch indépendant ne parlent – en bien – que du jeune gagnant du NJPW Best of Super Juniors Tournament XXIII, Will Ospreay, ou – en mal, sur le ton de la rigolade ou non – du « Broken Man » (les addicts de Game of Thrones comprendront) Matt Hardy. Pourtant, parmi la centaine d’autres talents remarquables sur le circuit, il y en a un autre qui mérite autant d’attention : l’actuel champion fantomatique d’EVOLVE, Timothy Thatcher. De son vrai Tim Moura, cet américain aux origines européennes, âgé de 33 ans, est un véritable mystère au-delà de ces informations. Tel un bon luchador tâchait de le rester « dans le temps », celui qui se faisait appeler il y a encore pas si longtemps ‘The British Messiah’ n’est pas timide ou effacé pour autant, bien au contraire : en gardant au maximum son identité secrète et en continuant de s’exprimer avec parcimonie, Thatcher entretient une aura unique, depuis des années absentes du monde du catch.

Après des premières années hésitantes, surfant entre les petites promotions indépendantes américaines et des compagnies européennes comme la wXw, Thatcher (et ses dents cassés) s’est enfin totalement trouvé en tant qu’entité fictive (néanmoins, compte-tenu de la personne, à l’impression très réelle) dans le reboot identitaire d’EVOLVE en 2013-2014. Car, elle aussi, après des premiers shows irréguliers et mal identifiés (en particulier, à cause de la présence de la Dragon Gate : USA, la filiale américaine de la Dragon Gate japonaise, en parallèle), est aujourd’hui clairement positionné dans le paysage catchesque actuel – curieusement réalisant enfin les désirs initiaux de ses fondateurs, Gabe Sapolsky (disciple de Paul Heyman, fondateur et ex-dirigeant de la Ring of Honor et toujours dirigeant d’EVOLVE) et Bryan Danielson/Daniel Bryan. Le parfait exemple d’un champion représentant adéquatement la promotion au sommet de laquelle il trône.

« Je ne suis pas un ‘sports-entertainer’. Je vous divertis avec mon sport. »

Soucieux de devenir un catcheur, un « pro-wrestler », au sens le plus pur et littéral du terme, Thatcher s’est (supposément, tant tout est difficilement vérifiable avec lui) entraîné dès le milieu des années 2000s, à la Battle Arts Academy dans la banlieue de Toronto, au Canada. Directement modelée sur la promotion nippone éphémère de « shoot wrestling » Battlarts – fondée dans les années par Yuki Ishikawa, actuel entraîneur principal de l’école – elle est dirigée par l’ancien de judo, lutteur amateur et combattant MMA, mieux connu sous le nom de Santino Marella. Là, loin cependant de s’imprégner du charisme et de l’acting loufoque de ce dernier, Thatcher y a acquis les mêmes bases que ses plus grandes inspirations : le britannique Billy Robinson, le belge Karl Gotch, l’irlandais Fit Finlay et l’anglais William Regal. Tous partageant un style de catch extrêmement réaliste, intense et dur sur l’homme (ou « stiff »), en un mélange de « catch-as-catch-can » européen et de « shoot wrestling » japonais, le même inducteur du MMA moderne. Avec cela, Thatcher établit un nouveau style in-ring – sorte de nouveau « old-school » – néanmoins non sans l’aide de quelques compagnons dont il fait connaissance à la Combat Zone Wrestling de Philadelphie, à l’inverse très « botchy » et « hardcore ». Parmi eux, comme reprenant la place d’un Nigel McGuinness retraité trop vite, les champions locaux Biff Busick (aujourd’hui à NXT) et Drew Gulak avec qui ils restent associés encore aujourd’hui.

Biff Busick vs Thatcher

Mais les rivalités restent primitives : tandis qu’il forme un duo réussi avec le machiavélique leader de la « Gulak Campaign » de l’autre côté du pays (Thatcher & Gulak ont remporté les titres par équipe de l’ancien territoire de la NWA, Championship Wrestling From Hollywood, désormais pilier de l’United Wrestling Network – un conglomérat alternatif de petites promotions territoriales), il bataille férocement contre Busick jusqu’en Chine (fin 2014, l’EVOLVE est la première compagnie de catch occidental à s’exporter dans cette contrée, attirant des foules de 10-12.000 fans, bien plus qu’aux États-Unis). Assistant à ces combats hautement physiques, Gabe Sapolsky choisit Timothy Thatcher pour mener le reboot d’EVOLVE à bien. Succédant à un « high-flyer » aux limites du « spot fest » (AR Fox) et à deux ex-WWE assez distincts l’un de l’autre (Chris Hero, mixant différents styles, puis Drew Galloway, un poids-lourd agile), Thatcher devient dès l’été 2015 le nouveau porte-étendard et meneur d’une promotion reconstruite avec succès, autour d’une présentation uniforme et inédite et d’un style de catch réaliste et innovant. Avec ce couronnement, l’alors double-champion, d’EVOLVE et de la DG:USA mise à l’écart depuis des mois, devient le premier véritable champion d’une nouvelle ère – provoquant l’inactivation définitive des titres de la défunte DG:USA. En somme, bien qu’au top du top, les ennuis commencent pour la top-star d’EVOLVE …

« The Thatcher Crisis » ou quand Catch Point n’est plus seulement une philosophie in-ring, mais l’arme de Drew Gulak

Une fois bien installé comme champion incontesté d’EVOLVE, Timothy Thatcher croise le chemin en 2016 des premières d’effervescence d’un nouveau groupe de catcheurs en formation dans les vestiaires de la compagnie, Catch Point. Se réclamant de ce nouveau « old-school », mais comme inventé par Drew Gulak, il se compose de jeunes combattants très techniques et/ou « stiffs », partageant une même mentalité aussi bien dans le ring ou en dehors. L’ex-Green/Silver Ant de la Chikara, Tracy Williams, le jeune vétéran du circuit indépendant , TJ Perkins, le rookie prometteur Fred Yehi et l’arrogant ex-combattant UFC, Matt Riddle, semblent partager les mêmes convictions que leur meneur : catcher sans fioritures pour lutter utilement, et mieux gagner. Tout simplement. Pas de désir de carrières de Hall of Famers. Pas d’envie de squatter les « spotlights » et d’être applaudi plutôt que d’être un champion imbattable. Certes, les buts individuels divergent : Williams veut prouver qu’il n’est pas juste un voltigeur comique ; TJP veut montrer qu’il mérite d’être mieux considéré ; Yehi tente de faire valoir son talent bien à lui ; et Riddle veut simplement démolir la compétition d’EVOLVE pour mieux obtenir le contrat promis par la WWE. Quant à Gulak, ses objectifs sont dans le fond plus pernicieux. Lui qui ressemble tant à Timothy Thatcher malgré ses dires, avec qui il a partagé même certains de ses succès, ne veut qu’une chose : devenir Thatcher, l’emblème d’EVOLVE, son champion, et développer son culte de la personnalité qu’il a initié avec Catch Point. Pour faire simple, Gulak est profondément jaloux de son ancien partenaire et, depuis plusieurs mois, a même orchestré le culte de Catch Point et un harcèlement psychologique et physique contre lui, pour prendre sa place.

Thatcher & Gulak 2

« J’ai le contrôle » déclare-t-il au visage de Thatcher, qu’il écrase de sa boîte, quelques instants après la première exécution de son plan. Croyant initialement faire équipe avec le nouvel arrivant Matt Riddle, face à Gulak, Thatcher est trahit par l’ex-combattant UFC, à quelques semaines de leur premier affrontement pour le titre. Contrairement aux attentes de Gulak cependant, ce dernier se conclut en la faveur de Thatcher, quoique pour la première fois sous le joug d’une fin controversée. Criant à l’arnaque, Riddle et Catch Point (plus seulement une philosophie, ou une sorte d’effigie comme le sponsoring de Team SPLX, mais un véritable outil de vengeance) insultent Thatcher en vue du rematch – lequel ne veut qu’une chose, corriger cette soit-disant arnaque en battant « clean » son challenger et reprendre son règne sur les mêmes bases saines qu’auparavant. Malheureusement pou lui, le second combat ne finit pas mieux : tel un scénario imprévu d’un Main-Event de MMA (d’ailleurs assez mal reçu par la foule présente lors du WrestleMania 32 Week-End), Thatcher se fait compter à l’extérieur après d’énormes douleurs au bras. Riddle l’emporte, mais n’est toujours pas champion. Dans la foulée, Thatcher, au cours d’un élan d’orgueil et de fureur contre Catch Point, heurte un officiel et se fait suspendre. Remplissant ses différents matches du week-end, il disparaît après coup, laissant sa ceinture derrière lui en signe de déshonneur alors que Drew Gulak – ravi d’avoir brisé le corps et l’esprit de son rival – l’humilie : « tu n’es qu’un cowboy solitaire aux dents cassés. Je n’ai rien en commun avec toi ! » poursuit celui qui dit « détester être comparer » à Thatcher. Des mois d’une opposition controversée, appelée la « Crise Thatcher », qui devrait arriver à son terme très prochainement …

Timothy-Thatcher-PROGRESS

Ainsi, si Timothy Thatcher nous a d’ores et déjà démontré son talent in-ring au réalisme exceptionnel (aussi bien dans l’explosivité de ses coups, que dans l’intensité de l’exécution de ses prises de soumission ou qu’avec son « selling » et son « in-ring psychology » précise), c’est avec cette « storyline » complexe et authentique (toujours bien dépeinte par les mini-documentaires du génial Kenny Johnson), néanmoins source parfois de divisions auprès du public d’EVOLVE, qu’il assure sa valeur de véritable OVNI du catch actuel. A l’identité énigmatique et à la personnalité mystérieuse, il est détenteur d’une aura unique et indéniable, complètement incarné par son soucis de rédemption et de rétablissement d’un ordre compétitif paisible au sein d’une EVOLVE dont il prend ainsi vraiment les rênes. Encore hautement sous-estimé, Timothy Thatcher est pourtant une pépite de talent incomparable.